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Le recrutement, mon choix.

Article rédigé par : le 26 juin 2015.

Pour ceux qui me lisent depuis un certain temps, je raconte aujourd’hui une partie de mon histoire. Remontons 10 ans en arrière, le jour où j’ai choisi le recrutement…

Dossier d'inscription

 

J’avais 19 ans. Je gérais une compagnie de peinture étudiante. J’avais embauché quelques employés pour repeindre une énorme façade de maison, les travaux prenaient effet lors d’une belle journée de l’été 2005.

J’étais hors du chantier parce que je n’avais pas le choix : je devais aller au Cégep, pour mes « très concrètes » mathématiques.

Collège Lionel-Groulx (source : vacanceo.net)

Collège Lionel-Groulx (source : vacanceo.net)

 

Nous étions déjà à la fin du mois de juin. Mais cet été-là, devinez quoi…

Une grève étudiante!

Grève du Collège Lionel-Groulx, 2005 (source : src.ca)

Grève du Collège Lionel-Groulx, 2005 (source : src.ca)

 

On avait passé je-ne-sais-plus combien de journées à faire du perfectionnement de méthodes de aki sac à domicile. Certains s’étaient peut-être même rendus dans des camps spéciaux de aki sac :

« QUEL move! Ouss t’as appris ça? »

Aki sac

Aki sac

 

De mon côté, un peu moins de aki sac. J’avais eu le temps de vendre plusieurs contrats de peinture en faisant du porte-à-porte pour ma florissante franchise de peinture.

L’été était là, mais la fin de la grève ne venait que de prendre fin.

On se souviendra d’ailleurs de l’une de mes fracassantes déclarations dans le micro de l’amphithéâtre pour tenter de prolonger notre formidable congé scolaire :

« C’EST PAS VRAI QU’ON VA CHIER DANS PELLE!* NON C’PAS VRAI!!! »

Micro

*L’expression « chier dans pelle », dans cette formulation bien précise, avait été judicieusement utilisé pour signaler qu’on ne lâcherait pas le morceau devant le gouvernement en place à l’époque!)

 

Des milliers d’étudiants présents. Ma petite voie tremblotante. Mes trente secondes de mobilisation allaient-elles suffire à repousser l’inévitable? Semble que Oui! Rien n’allait assouvir notre soif de revendication collective, surtout pas mes très « de droite » travaux de peinture intérieur/extérieur.

Sauf qu’un jour, il a malheureusement fallu reprendre les cours et de leur côté, les travaux intérieur/extérieur m’attendraient de pied ferme!

Pourtant, les quatre gars que je venais de dropper sur le chantier le matin-même me faisaient spéculer quant au meilleur : ils sont jeunes, ils commencent, ils sont motivés, inutile de s’inquiéter!

J’avais aussi mon pro sur le coup pour les guider.

Peintres

 

Un travail splendide à venir, et sans efforts!

J’aurais juste à encaisser le chèque.

 

Le « choc de la production »

Le « choc de la production » qu’ils appelaient ça à la maison-mère. C’était pour prévenir les nouveaux franchisés des difficultés à venir après plusieurs ventes + un très mince bagage en peinture résidentielle. La plupart n’avait d’ailleurs qu’une formation de 2-3 jours en poche et n’avait peinturé leur chambre qu’une fois à l’âge de neuf ans, avec maman.

Choc de la production

 

C’était d’ailleurs pas mal à ce moment-là, au mois de juin, que les entrepreneurs-décrocheurs décrochaient massivement, ceux qui vendaient 50 000$ en contrats et produisaient pour moins de 5 000$. De 50 entrepreneurs au départ dans tout la Belle Province, une vingtaine allaient se rendre jusqu’à la fin de l’été…allais-je en faire partie?

 

L’appel (le « page »)

Mon coordonnateur de chantier m’envoie son numéro pendant que je suis au Cégep. Si j’avais habituellement un sens aiguisé des technologies, j’étais de ceux qui s’étaient acheté une pagette « sur le tard », soit très loin après la période où tu étais supposé encourager Motorola pour ta première fois.

Elle était rouge au début. Après un été, elle était multicolore.

Motorola_LS550

 

 

Le coordonnateur, c’était mon pro, enfin, celui qui pouvait éventuellement en être un. Ça ressemblait à « Pro » pour « prometteur ». Pour l’instant, il arrivait à 11h00, travaillait 30 minutes, dînait, recommençait à travailler, faisait la job au Shur-Line et repartait à 15h00 avec deux pans de mur de faits.

Shur-Line (source : amazon.com)

Shur-Line (source : amazon.com)

 

Il était néanmoins le seul qui avait une tête sur les épaules. C’est bien pour ça que je l’avais nommé à ce poste. Il paraissait bien, avait l’air 5 ans plus vieux que son âge. Les dames d’une quarantaine d’année l’aimaient pas mal d’ailleurs! Bon ok, ils l’aimaient plus que moi. Au moins j’avais trouvé mon public-cible, ce n’est pas rien!

Mon champion m’envoie donc son numéro pendant que je suis au Cégep à rattraper mes cours tout en ayant laissé mes employés sur un chantier avec en prime, une belle façade à massacrer…

On est là dans l’histoire.

40 minutes passent. Puis, c’est ma pause. 25 sous dans le téléphone. Tel un vrai professionnel, je retourne les appels sur ma pagette, celui à mon champion d’abord :

  • « Ouais Matt, faudrait vraiment que tu viennes icitte! »
  • « Mmm, OK. Qu’est-ce qu’il y a? »
  • « C’est difficile à expliquer, un « dégât »? », suggère-t-il.

Sainte-Thérèse en haut, le coin des riches. C’est là que j’allais.

La deuxième partie du cours attendrait, à jamais.

 

L’oeuvre d’art

Pas eu besoin de m’approcher de trop près de la maison. En tournant le coin, on voyait ce en quoi elle était différente désormais.

Comparativement aux autres maisons de la rue, notre grosse maison de luxe avait maintenant un toit sans bardeaux propres. C’est-à-dire que chaque bardeau était maintenant recouvert d’une trace de pas de d’un de mes employés.

Pour être plus précis, un seul tarla était impliqué.

L’employé en question avait marché accidentellement dans une panne de teinture Sikkens, à plusieurs reprises, et créé un design de semelles beiges sur le toit de bardeaux synthétiques noirs. Ces mêmes bardeaux qui venaient d’être remis à neuf la semaine précédente par un autre entrepreneur.

Sikkens (source : sikkens.be)

Sikkens (source : sikkens.be)

 

Oui, c’est bien ce jour-là que j’ai choisi de m’orienter vers le recrutement.

 

Le congédiement

Le jeune entrepreneur que j’étais devenu se voyait dans l’obligation de dire au revoir à un premier employé pour négligence. Ou plutôt, le client allait congédier l’employé. Moi, j’allais juste lui confirmer qu’effectivement, c’était terminé.

Le premier précepte enseigné en peinture résidentielle est de couvrir le sol de draps pour prévenir de tels accidents. C’était plus qu’un accident dans ce cas-ci : un move de tarla ou un « mega-fail » dans le langage contemporain.

 

Le retour à la maison

Le regard vide, zéro dollar en poche, je retourne à la maison le coude au vent pour dissiper les vapes d’acétone qui suintent sur le tapis de ma petite Tercel blanche 1991. Toutes les fenêtres sont ouvertes mais rien n’y fait, le mal de tête se met de la partie.

Tercel 1991 (source : auto-shop.ca)

Tercel 1991 (source : auto-shop.ca)

 

La Tercel transporte, bien malgré elle, une échelle surdimensionnée de 32 pieds en équilibre sur le toit. Pliée en deux, c’est quand même un bon 16 pieds d’échelle! Assez long pour la faire vaciller du capot avant à ma valise arrière avec violence. Le son est…métallique.

16 pieds, c’était de dire en quelque sorte à ma Tercel qu’elle avait vu trop grand.

Les autres conducteurs la pointent du doigt. Pôv petite…

Je n’aurais pas dû la peinturer avec mes fonds de gallons, ça ne l’aide pas du tout! Au moins, je me rends à la maison de peine et de misère.

 

Recrutement it is!

Après une entente avec la cliente, elle reçoit un certain montant des assurances et comme compensation supplémentaire, je devais repeindre la longue clôture bordant son terrain. « Une clôture, c’est difficile à scraper » a-t-elle sans doute pensé.

Les deux pieds dans le gazon à ne peindre que du blanc sur une clôture sans défi apparent, la cliente insatisfaite que je dois reconquérir regarde par la fenêtre pour s’assurer que je n’ai pas échappé sa clôture dans le broyeur.

Quand elle se sent mal, elle m’apporte de la limonade glacée.

Limonade

 

La politesse qui s’impose est lourde. Le climat est plus froid que la limonade.

Sans compter le regard de son mari le matin et le soir en revenant de travailler. En pensant à ses bardeaux, son regard veut dire :

« I know what you did last summer…and it was not painting houses! »

Iknowwhatyoudid

 

Six longues fins de semaine à parader sur le terrain la dame en faisant le paon et à montrer mes plus belles couleurs.

Peacock

 

Plutôt une marche de la honte. Pathétique.

Honte

 

Les deux genoux dans le gazon maintenant, je re-confirme ma décision, l’une des meilleures de ma vie : finies les mauvaises embauches, pour toujours! Je venais d’apprendre, à la dure, à quel point les employés sont déterminants pour une entreprise.

C’était ma responsabilité de les choisir convenablement : je me remémore cette histoire aussi souvent qu’il m’est possible.

 

Cet été-là

En définitive, je me suis rendu à la fin de l’été. J’ai produit pour 40 000$, je ne me suis pas fait d’argent, évidemment. Si je n’avais pas été aussi fatigué et déprimé, j’aurais eu le sentiment du devoir accompli. C’est juste qu’il me restait encore mes pinceaux à laver…

Paint

 

À cause de la grève, j’ai terminé en novembre. Ah oui, j’ai aussi mit fin à mon baccalauréat en administration au HEC dans la première cohorte trilingue (français-anglais-espagnol) de l’histoire du Québec.

HEC Montreal

 

Les fois où mes collègues de classe de la cohorte trilingue m’ont vu, c’était sur le Red Bull aux examens, en train de combattre les flux d’informations.

01

 

Cet été-là, j’ai embauché d’autres tarlas.

J’ai fessé fort moi aussi au niveau du tarlatisme.  Une fois, je suis arrivé en retard sur la première journée d’un chantier lifté par mon ami sur les pegs de son BMX. C’était aussi mon employé.

BMX

 

Ce n’est là qu’un des nombreux exemples de ma rigueur de l’époque.

 

10 ans plus tard

10 ans plus tard. Je repense à toutes les niaiseries que j’ai faites et je me serais personnellement congédié à quelques reprises! Avec les années, on relativise mais surtout, on apprend à être un peu plus tolérant avec les tarlas une fois qu’on s’est rendu compte que les moves de tarla sont à la portée de tous. Il faut juste essayer de ne pas embaucher ceux qui semble y trouver complaisance.

Le recrutement, mon choix.

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